Afrique Centrale : la guerre de l’eau du Lac Tchad a-t-elle commencé ?

AVANT-PROPOS
Il y a quelques années, certainement en 2009,j’ai lu surhttp://www.beniluberoonline.com%2cun/ article très intéressant sur la guerre du Bassin du Nil, laquelle guerre ,à en croire l’auteur de l’article, avait déjà commencé. Récemment, j’ai lu un non moins intéressant mémoire intitulé : « La Coopération Multilatérale et la question de l’Eau du Bassin du Nil »,par Christine A. Iskandar Boctor.(i).
young-boy-takes-water-diaporamaIl y a quelques deux mois, des agences de presse ont rendu compte d’une réunion consacrée au partage des eaux du bassin du Nil. La RDC, comme de bien entendu, était absente de cette réunion.
Depuis peu, cependant, c’est l’assèchement des aux du Lac Tchad qui est à l’honneur.
En 2004,j’ai présenté, en ma qualité de président de l’ONG « Développement Humain durable au Congo « DHDC »,une petite étude sur les incidences du changement climatique sur les plans d’eau, cas du lac Tchad et du Barrage d’Akosombo au Ghana. C’était à l’occasion d’un forum organisé par le Bureau de l’UNESCO au Congo, sous le patronage du Maire central de Brazzaville. Dans cette étude ,je m’inquiétais au sujet des difficultés de fonctionnement de ce barrage pendant la saison sèche, et aussi de l’assèchement du lac Tchad. Des délégués de quelques O NG de Kinshasa ayant l’environnement dans leur objet social avaient participé à ce forum.
En 2009,si je ne m’abuse, la république du Tchad avait présenté officiellement au cours d’une session des chefs d’Etat de la CEMAC (ii),le dossier relatif à l’assèchement du lac Tchad et a demandé officiellement le transfert des eaux de l’Oubangui vers le Lac Tchad, en vue de son renflouement. La république du Congo avait donné son accord unilatéral. Il est vrai que plus tard, le président Denis Sassou Nguesso a modéré la position de son pays, subordonnant ce projet aux résultats d’une étude sur l’impact environnemental de tel projet. Mais cette demande du Tchad revient très fréquemment.
Du 9 au 11 mars 2010,j’ai pris participé à Brazzaville à la première édition africaine du  Forum EURAFRIC sur l’Eau et l’Energie (iii).Dans un atelier animé par la CICOS (iv),la question de l’assèchement du Lac Tchad a été abordée.
BATTAGE MEDIATIQUE
La        semaine du 1er au 7 novembre a été caractérisée par un battage médiatique sans précédent sur les ondes de Radio France Internationale au sujet de l’assèchement du lac Tchad. Au cours des émissions passées en boucle sur les ondes de cette radio, les différents interlocuteurs ont manifesté leur inquiétude sur le même sujet. J’ai ainsi appris que le Lac Tchad a perdu ,en 50 ans,90 % de Sa superficie. Ce qui l’a inquiété, c’est que    personne n’a pris la peine de stigmatiser la surexploitation et la mauvaise exploitation des eaux de ce Lac. Car c’est là le fond du problème .J’y reviendrai.
LA RDC APHONE
J’ai noté que notre pays est demeurée aphone au sujet de la question du lac Tchad. Certes, la RDC n’est pas membre de la CEMAC. Mais cela n’empêche en rien une prise de position en réaction aux demandes pressantes du Tchad relatives au détournement des eaux de l’Oubangui en vue du renflouement du Lac Tchad. Comme d’habitude, des fonds seraient déjà en voie de disponibilisation pour financer ce projet.
Certes, ce ne sont pas les occasions qui ont manqué pour permettre à notre pays de donner de la voix, en vue de faire connaître sa position. C’est plutôt l’absence de vision e de position claires sur ce genre de question qui est source d’inquiétude.
OUBANGUI,COURS D’EAU INTERNATIONAL
Originaire et riverain de ce cours d’eau, je dois signaler que chez nous en RDC, l’Ubangi est une rivière(v). En RCA et au Congo, il est considéré comme un fleuve. Appelons-le donc fleuve.
Le fleuve Oubangui est un cours d’eau international. Il est formé par la rencontre des rivières Mbomou( RCA,RDC) et Uélé(RDC).C’est la jonction de ces deux cours d’eau, au niveau de Yakoma, dans le Nord Ubangi, qui devient l’Ubangi. Dès cet instant, le cours d’eau longe à la fois la RCA, la RDC et la République du Congo, avant de se jeter dans le fleuve Congo, dont il constitue le principal affluent au Nord de l’Equateur.
Comme on le voit, le fait que ce fleuve baigne trois Etats en fait, automatiquement, un cours d’eau international. La conséquence logique de cet état de fait ,c’est qu’aucun de ces trois pays n’a le droit de prendre de façon unilatérale, des initiatives ou des engagements sur le devenir de ce cours d’eau.
Or, la RCA n’est pas opposée au détournement des eaux de l’Oubangui pour le renflouement du Lac Tchad. Et le Congo n’y est pas  non plus, opposé, même si récemment, il insiste sur une étude en vue de la détermination de l’impact environnemental de ce projet.
Entretemps, je n’ai pas souvenance d’avoir entendu la RDC se prononcer sur ce projet.
LA GUERRE A DEJA COMMENCE
Cela est peut-être une question d’interprétation de ma part, mais, le fait que, prenant prétexte de l’organisation à Ndjamena, durant la même période, d’un forum pour la      sauvegarde du lac Tchad, RFI ait consacré toute une semaine en vue de la sensibilisation sur l’assèchement des eaux du lac Tchad me semble relever d’une campagne de conditionnement psychologique. Conditionnement destiné à préparer l’opinion non seulement à s’attendrir sur le sort des pauvres pêcheurs qui ont versé littéralement des larmes sur RFI quant à la perte de leur gagne-pain, mais aussi à accepter la mise en pratique de ce projet.
Quelle est la position du gouvernement de la RDC  sur ce sujet ? Pourquoi ce silence de la part de Kinshasa ? Kinshasa ne serait-il pas déjà disposé à accepter cette opération ? Qu’en pensent les congolais eux-mêmes sur les conséquences de ce projet non seulement sur l’Oubangui, mais  aussi sur le fleuve Congo ? Enfin, qu’en pensent les congolais de la diaspora ? C’est de tout cela que je vais parler dans les lignes qui suivent. Avec l’espoir de susciter un débat autour d’une question si vitale. En effet, la diminution du niveau du fleuve Oubangui aura des conséquences non seulement sur les activités des populations riveraines, mais aussi sur la régulation du débit du fleuve Congo. C’est donc une question d’intérêt national.
LE PRECEDENT DE LA RIVIERE TSHOPO
En 1973,le conseil exécutif de la République du Zaïre (ancienne appellation du gouvernement de la République à cette époque-là),avait pris acte des difficultés de la rivière Tshopo. En effet, les eaux de cette rivière baissent de façon sensible en saison sèche, ce qui obère de façon drastique, la capacité du barrage hydraulique du même nom, lequel alimente la ville de Kisangani. Des fonds avaient été mis à la disposition du commissaire d’Etat aux transports de et communications l’époque, aux fins de mener des études sur les avancées du désert du Sahara et leurs conséquences sur le Congo. Malheureusement, ledit commissaire d’Etat avait été accusé de détournement de ces fonds, ce qui lui avait valu un procès mémorable ,assorti d’une ferme condamnation  à plusieurs années de prison, avec confiscation générale de ses biens.(vi)
Lors de mes voyages dans la ville de Kisangani dans les années 1983 – 1988,je m’étais rendu personnellement compte de cette situation. En effet, en période de saison sèche, le barrage de la Tshopo ne fonctionne qu’au tiers de sa capacité ,soit une turbine sur trois, si j’ai bonne mémoire. Pis, voyageant généralement seul à bord de mon avion, j’avais eu le loisir d’observer que lors du survol de la forêt équatoriale, des grains de sable s’agglutinaient dans les hublots. Mon pilote m’avait expliqué qu’il s’agissait du sable en provenance du Soudan .En d’autre termes, le désert du Sahara menace déjà la forêt équatoriale et avec elle, les cours d’eau qui la baignent .
LE MONDE AQUATIQUE ET SUBAQUATIQUE
Je ne suis pas spécialement qualifié pour parler du monde aquatique ou subaquatique. Mais je prétends être tout de même suffisamment instruit pour risquer une discussion sur le sujet, grâce notamment à la vulgarisation des connaissances et aux lectures et autres modes d’acquisition des connaissances. Dès lors, je crois pouvoir affirmer que le monde aquatique et subaquatique n’est pas constitué que de la quantité d’eau que nous pouvons voir. Ce monde est le siège d’une rare biodiversité , sans oublier qu’il constitue l’habitat non pas seulement des poissons, mais aussi surtout des micro éléments comme des planctons, et de l’écosystème.
Ce monde aquatique et subaquatique souffre déjà du réchauffement climatique, avec la baisse constante du niveau des eaux. Si j’ai pu constater de visu ce phénomène sur la rivière Tshopo, les riverains de l’Oubangui doivent vivre cette situation dans leur vie quotidienne .Ils ne me contrediront donc pas. D’ailleurs, les nouvelles qui me proviennent de Yakoma indiquent que la rivière Ubangi n’est plus ce que j’avais connu il y a de cela quarante ans. Dès lors, se pose une question : peut-on impunément détourner une partie des eaux de l’Ubangi, sans mettre en péril, je voulais dire sans en modifier la composition en matière de biodiversité et de l’écosystème ?Peut-on impunément détourner les eaux de l’Ubangi, même en partie,sans mettre en difficulté, sinon sans mettre en jeu la vie des pêcheurs et de tous ceux qui, en RDC, vivent de cette rivière ? Peut-on modifier les équilibres de la nature sans risquer d’en provoquer la destruction ?
Car l’Ubangi, ce n’est pas que la biodiversité ou l’écosytème. C’est aussi le cadre de toute une vie. Les riverains en vivent au quotidien, le transport tant familial que commercial en dépend, etc.
LE PRECEDENT DU PRESIDENT MOBUTU
Tout est vieux, et il n’ y a rien de nouveau sous le soleil, dit-on généralement.
Les différentes questions qui se posent à notre pays ne sont pas nouvelles. Qu’il s’agisse du projet de pont sur le fleuve Congo, de la convoitise sur les minerais et sur les eaux dont recèle notre pays, tout cela n’est pas nouveau. La question qui se pose ici, c’est le regard des gouvernants actuels du pays sur ces différentes questions. Quelle est leur approche face à ces questions vitales pour notre pays ? Sont-ils favorables au principe de continuité de l’Etat ? Sont-ils au contraire des chauds partisans de la politique de destruction de l’AFDL, symbolisée par la fameuse phrase prononcée par Laurent Désiré Kabila au stade des Martyrs en juin 1997? « Tout ce qui a été fait de 1960 à ce jour est effacé ».(vii) 
Je n’ai peut-être pas reproduit la phrase littéralement, mais c’est la substance de la déclaration du défunt président.
De l’approche qu’adopteront les gouvernants actuels dépendra la victoire ou la défaite de notre pays dans toutes ces guerres.
En effet, la question de la convoitise des eaux dont recèle la RD Congo n’est pas nouvelle.
En 1990 ou 1991,un prince du Koweït, ministre de son état, avait séjourné à Kinshasa. Il devait être reçu par le président Mobutu sur le M/S Kamanyola. Une fois sur l’héliport du bateau, le prince avait découvert le vaste lac que forme le Stanley Pool, avec son étendue d’eau douce. Le prince était alors entré dans une agitation que des témoins de l’événement finirent par comprendre plus tard. En effet, de son vivant, ce prince n’avait jamais vu une telle quantité d’eau douce. Aussi, du coup, il sortit son carnet de chèque en  demandant : « Cela coute combien ? »
Comment ça cela coûte combien, lui rétorqua le président. Le prince expliqua alors qu’il voulait acheter cette eau et la pomper jusque dans son  pays. Mais le conseiller politique du chef de l’Etat lui susurra à l’oreille : « Maréchal, vous ne pouvez pas vendre cette eau. Car le système de pompage se trouvera au Koweït et , du coup, nous risquons de ne pas en contrôler la quantité pompée. »
De même, vers les dernières années de sa vie en tant que chef de l’Etat du Zaïre, le président Mobutu s’était rendu en visite officielle en Libye. La question du transfert ou de la vente des eaux du fleuve Congo fut abordée avec insistance par le président Kadhafi  .Celui-ci en faisait même un gage de fraternité entre lui-même et le Maréchal. Mais le conseiller  spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité  fit la même observation que quelques années plus tôt. Mieux, en vue de ne pas décevoir son hôte qui avait mis les petits plats dans les grands pour recevoir son homologue, le conseiller spécial suggéra en lingala au maréchal de répondre à son homologue que la complexité technique de la question était telle que le maréchal suggérait de confier la question aux experts. C’était juste une réponse diplomatique, laquelle n’en traduisait pas moins un refus poli de la part de la partie zaïroise.
Mais ,me demandera t- on, pourquoi ce rappel ?
BREVES CONSIDERATIONS SUR LA GOUVERNANCE SOUS JOSEPH KABILA
Sous Joseph Kabila, le Zaïre, redevenu RD Congo, est devenu non seulement aphone, mais invisible. C’est à peine si le président de la République daigne honorer de sa présence les assises internationales au cours desquelles le destin des nations est généralement décidé .Et puis, quand bien même il daigne faire le déplacement, ses allocutions et autres interventions sont d’une telle platitude que l’on a du mal à croire que cet homme-là parle bien de l’ex-grand Zaïre. Car notre pays fut grand, ne fût-ce que par ses prises de position sur les grandes questions d’intérêt international voire national. Quand le président du Zaïre prenait la parole, le monde entier était suspendu à ses lèvres. En tout cas, les interventions du président du Zaïre étaient très attendues, sinon suivies avec un grand intérêt.
Je me souviens encore des confidences d’un chef d’Etat africain, un des plus respectés, lors des obsèques de feu le président Félix Houphouët-Boigny : « En tout cas, le président Mobutu a souvent raison, même si nous refusons de le reconnaître publiquement. C’est souvent à lui que nous nous adressons pour qu’il parle en nos noms. Vous savez, nos relations avec la France sont telles que nous ne pouvons nous permettre de dire certaines choses publiquement. Alors, le président Mobutu prend cela sur lui. » (viii)
Mais depuis une dizaine d’années, cette époque glorieuse  a été rangée dans les oubliettes. Pour revenir à la RDC de Joseph Kabila, force est de constater qu’autant elle est devenue aphone sur le plan international, autant elle fait parler d’elle sur d’autres matières, mais en mal.
Le pays est ,en effet, devenu le champion du monde dans des domaines aussi divers que la mal gouvernance économique (contrats léonins),sociale (la résurgence des maladies jadis éradiquées, les salaires de misère, la mort de l’école en dépit des gesticulations du genre école gratuite, le chômage endémique, la mort de l’hôpital, etc).Pis, loin de se satisfaire de ce tableau plus qu’apocalyptique, la RDC s’est affublée des titres déshonorants tels que :champion du monde des viols, champion du monde des assassinats politiques, deuxième vice-champion du monde en matière de famine, et j’en passe.
Revenons, si vous le voulez bien, à la seule question de l’eau, et vous verrez que j’ai des raisons de douter de la capacité ou de la volonté des dirigeants de notre pays à faire face à cette guerre qui a déjà commencé, et qui pourrait les surprendre.
En effet, en 2006, une chaîne de télévision privée avait reçu un homme politique qui avait fait des révélations accablantes une émission ,lesquelles avaient laissé plus d’un congolais pantois. (ix) Il s’agit du dossier de la réparation des turbines d’Inga. A cette époque, Evariste Boshab était directeur de cabinet du chef de l’Etat. Et, selon l’homme politique qui avait fait cette révélation, une obscure société   appartenant à un  pays situé dans les anciens Balkans ,avait obtenu de la haute hiérarchie (déjà !) le contrat en vue de la réparation de ces turbines. Outre le tralala habituel dans lequel le régime est passé maître (fonds disponibilisés mais bloqués dans une banque de ce pays, mais gérés exclusivement par cette société, la SNEL devait, en plus, fournir à cette société ses dessins , ses plans, ainsi que toute documentation relatifs à ce marché. Mieux, dans une lettre adressée à l’ADG de la SNEL, Evariste Boshab pressait celui-ci de faire diligence , à la demande de la haute hiérarchie, afin non seulement de mettre tous ces matériaux à la disposition de cette société, mais aussi de disponibiliser l’eau qui va avec ce projet ! Avec, en prime ,une clause de confidentialité assortie de menaces de résiliation du contrat, si cette dernière disposition venait à être divulguée !
Pour ceux qui n’ont pas compris, la haute hiérarchie avait vendu à cette obscure société, dans un marché de gré à gré dont les conditions étaient naturellement demeurées secrètes, la haute hiérarchie donc avait vendu le barrage d’Inga et l‘eau du fleuve Congo nécessaire à l’exploitationde ce barrage ! Car cette société ne se contentait pas de réparer. Mais elle réparait et exploitait afin de se faire rembourser !
Et c’est ici que la chose est devenue intéressante. En effet, l’ancien ministre de l’Energie, pourtant membre du PPRD, refusa net d’obtempérer à un ordre manifestement illégal. Il fit valoir des arguments aussi bien techniques que financiers, en dénonçant le caractère obscur des clauses de ce contrat .Dans sa suite, l’ADG de la SNEL, lui aussi membre du PPRD, refusa tout aussi net d’obtempérer. Il fit valoir que d’abord les dessins, les plans et autres documents réclamés par le directeur du cabinet présidentiel agissant sur ordre du président, faisaient bel et bien partie du patrimoine intellectuel et technique  de la SNEL, et qu’il n’était pas question pour cette dernière de s’en dessaisir au profit d’une société que la présidence présentait comme étant techniquement outillée pour conduire ce projet. Secundo, cet ADG, décidément impertinent, rappela à monsieur le directeur de cabinet que les sommes que cette société se proposait de mettre à la disposition du projet, correspondaient exactement au montant dont la SNEL avait besoin afin d’exécuter elle-même ce projet.
Finalement, une fois l’affaire ébruitée à la télévision, on n’en parla plus. Mais tout en notant avec satisfaction le courage et le patriotisme de ces deux cadres, je voudrais dire que ce bref rappel donne une idée générale sur la façon dont les gouvernants actuels s’y prennent pour résoudre (sic !) certaines questions. En vendant purement et simplement un  ouvrage comme le barrage d’Inga, et, ô comble d’inconscience, en vendant les eaux du fleuve Congo ! Que n’ont-ils fait d’autre ?Et que ne feraient-ils ?
LE LAC TCHAD EST-IL REELLEMENT MENACE DE DISPARITION ?
Les experts invités au forum de Ndjamena ne se sont pas mis d’accord sur la réponse à cette question. Mais j’ai noté avec intérêt quelques éléments :
Ce n’est pas la première fois que le Lac Tchad est menacé de disparition. Selon certains experts présents au forum , ce genre de menace revient régulièrement depuis des millions d’années. Et l’assèchement de ce lac n’est pas dû uniquement aux causes humaines. Les causes naturelles sont également à relever, ont-ils fait valoir aussi . C’est le cas, notamment, de la pluviométrie. Il suffit qu’il pleuve moins pour que la superficie de ce lac se rétrécisse. Et il suffit en revanche d’une bonne pluviométrie pour que le niveau des eaux du lac Tchad remonte dans des proportions quelque peu normales. C’est le cas, notamment, en 2010 où, suite à une excellente pluviométrie, le niveau du lac Tchad est redevenu satisfaisant.
Partant de ce qui précède, comment expliquer l’acharnement du gouvernement tchadien à pomper les eaux de l’Oubangui pour renflouer le lac Tchad ? Qu’est-ce qui se cache derrière cet acharnement ? Et pourquoi des sommités mondiales se sont-elles mobilisées pour soutenir la requête du Tchad ,à travers un battage médiatique suspect à mes yeux?
Que je sache, le lac Tchad baigne plusieurs pays dont :le Niger, le Nigeria, le Tchad, la RCA, le Cameroun et j’en passe.
Si l’on en croit certaines explications, les causes humaines sont également à la base de l’assèchement des eaux de ce lac. Mais peut-on dire aux congolais, quelle quantité d’eau faudrait-il pomper pour donner satisfaction à tous ces pays riverains qui ne se sont pas privés de créer les conditions d’assèchement de leur lac ? Par ailleurs, selon des renseignements disponibles, à une époque donnée, le lac Tchad contenait 125 espèces de poissons. Il n’en reste plus que 25.Ceci m’amène à poser cette question : pense t- on qu’en pompant les eaux de l’Ubangi pour remplir le lac Tchad, on va repeupler ces espèces disparues  suite à la surexploitation ? Pourquoi ne pas aborder la question sous l‘angle de la responsabilité  humaine dans le drame que vivent ces riverains ?Pourquoi ne pas reconnaitre l’exploitation sauvage de ce lac, avec la conséquence que tout le monde déplore aujourd’hui ? On signale d’ailleurs  la présence au bord de ce lac, des éleveurs peulhs, autrement dit les fameux mbororos, avec leurs bétails .Pourquoi ne pas avoir pris des précautions en vue de rationner l’usage des eaux du lac Tchad ? Pourquoi avoir attendu calmement que la superficie de ce lac diminue dans la proportion de 90 % pour se tourner vers l’Ubangi ?
LE ROLE DE LA CICOS
Normalement, cette question aurait dû être abordée dans le cadre de la CICOS, et y trouver sa solution. Lors du forum Eurafric dont j’ai fait mention plus haut, j’avais suivi avec un grand intérêt les réserves émises par la CICOS sur la faisabilité de ce projet, laquelle, selon les experts de la CICOS, n’allait pas sans risque de causer des dommages irrémédiables sur l’Oubangui. En dépit de ces réserves émises par des experts en la matière, je suis surpris de constater que le Tchad ameute le monde entier sur le même sujet, et fasse des pressions sur les gouvernements des Etats riverains de l’Oubangui, afin d’obtenir leur accord en vue de la faisabilité de son projet.
 
ETAT D’AVANCEMENT DU PROJET
Le Tchad a engagé les services d’un consultant afin de mener des études de préfaisabilité. Mais à ma connaissance, les Etats membres du fleuve Oubangui n’ont pas été associés à ce projet. En tout cas, les experts présents à Ndjamena, et dont certains se sont exprimés sur les ondes de RFI ce dimanche 7 novembre 2010, ne l’ont pas dit. Et pourtant, l’Oubangui, c’est quand même l’eau de ces Etats  dont le Tchad voudrait pomper une quantité. La RDC, mon pays, est plus que concernée par cette situation, car la longueur de l’Oubangui qui la baigne est supérieure à celle de la RCA ou du Congo. Dès lors, comment le Tchad a t- elle pu « oublier » d’associer notre pays   à ce projet ?
CONCLUSION
Selon les experts, le canal à creuser, d’une longueur de 1.350 kilomètres, devrait charrier les eaux de l’Oubangui vers le lac Tchad, en passant par le fleuve Chari. On imagine aisément que ce dernier fleuve ne va pas se priver de retenir une quantité de ces eaux. Peut-on dire par quel mécanisme va-t-on contrôler la quantité d’eau dont les pays riverains du lac Tchad ont besoin ? Va-t-on construire des ouvrages – des barrages – en vue de limiter la quantité d’eau  à pomper? Si la réponse est affirmative, je voudrais poser une autre question : a t –on pensé aux dégâts que cette opération va causer sur l’écosystème du fleuve Oubangui ?
Toujours selon des experts, le projet tchadien prévoit la construction des barrages sur l’Oubangui, afin de retenir l’eau ,aux fins de l’amélioration de la navigabilité de l’Oubangui. Je note que le Tchad se soucie de la navigabilité de la rivière Oubangui, ce qui est un clin d’œil adressé à la RCA. Mais depuis 1988,il existe un dossier relatif à ce sujet. C’est le dossier relatif à la phase II de la construction du barrage de Mobayi Mbongo, consacrée au même objet. Par conséquent, si ce n’est que pour cela,  la RCA et la RDC n’ont pas besoin du Tchad pour ce faire. Il suffit de trouver un financement au  profit de la SNEL pour qu’elle parachève ledit barrage.
Comme on le voit, certains experts trouvent que ce projet n’est pas faisable techniquement, et que les gesticulations du Tchad n’ont pour but que de passer par des pressions politiques pour arriver à ses fins. Naturellement, il se trouve des bailleurs de fonds pour examiner la question avec bienveillance. Après tout,  le commerce d’argent constitue le cœur de leur métier. Mais tout de même !
L’option politique me semble être la plus périlleuse pour la RDC, en raison de l’extrême faiblesse de sa diplomatie. En effet, sous Joseph  Kabila, la RDC est redevable à plusieurs de ses voisins. Et pour ne m’en tenir qu’au sujet du jour, le régime de Kabila, issu lui-même de l’AFDL, est largement redevable au Tchad.
A titre de rappel, c’est l’armée tchadienne qui, en 1998, avait occupé le Nord-Oubangui en général et la ville de Gbado Lite en particulier ,pour contrer l’avancée de l’armée ougandaise qui accompagnait le MLC. Les originaires du coin se souviendront encore très longtemps des ravages humains et matériels causés par cette occupation.[Je suis même surpris que le rapport Maping du HCDH n’ait enquêté ni mentionné les crimes causés par les militaires tchadiens contre « les parents de Mobutu » ].
Kinshasa a-t-il jamais payé cette dette de guerre ? Si la réponse est affirmative, comment ,quand et avec quoi ? Les difficultés du lac Tchad ne seraient-elles pas le prétexte rêvé par le président Idriss Deby pour obtenir le payement de son effort de guerre ?
Si l’Angola a pu mettre la main sur notre pétrole et sur une dizaine de villages du territoire de Kahemba pour se faire rembourser, si l’Ouganda l’a fait, si le Rwanda continue à le faire, pourquoi le Tchad s’en priverait-il ,au fait ?
A ce sujet, Kinshasa serait-il en mesure de refuser de s’acquitter de cette dette dans laquelle le peuple congolais ne se reconnaît pas ?
In fine, pense t- on vraiment pouvoir résoudre les difficultés du lac Tchad en en créant un autre, de même nature, au fleuve l‘Oubangui ?
Les congolais sont-ils prêts à accepter l ‘inacceptable ?
Pour terminer, je voudrais revenir sur un sujet d’actualité très intéressant. Il y a quelques semaines Modeste Mutinga Mutuishayi a sorti des presses un  livre intitulé avec bon sens : « La République des inconscients. »
A en croire la recension qui en a été faite, on peut résumer grosso modo les préoccupations de monsieur Mutinga :
Après avoir énuméré toutes les guerres que la RDC a perdues à cause de l’inconscience de ses dirigeants, Modeste Mutinga a prédit que la RDC allait perdre la guerre de l’eau. Or, cette guerre a déjà commencé. Hier, c’était la guerre du Nil que notre pays a perdue. Aujourd’hui, c’est la guerre de l’Oubangui qu’il risque de perdre. Et, comme il n’y a jamais deux sans trois, notre pays perdra également la guerre du fleuve Congo. A cause de l’inconscience de ses dirigeants et de son élite. Je croise les doigts.
Voilà, chers compatriotes, les préoccupations que j’ai voulues partager avec vous. Je considère que cette affaire relève de la sécurité nationale, et qu’elle est trop sérieuse pour la laisser aux seuls dirigeants qui, d’ailleurs, ne brillent pas par un patriotisme sans faille.
Je rappelle qu’en vous adressant ce texte, je n’ai pas vu le côté politique de la chose. La description que je fais de la gouvernance n’est pas une nouveauté. Je m’en suis tenu aux faits, rien qu’aux faits, vérifiables du reste. De même que l’énumération de certains faits à mettre à l’actif ou au passif des régimes passés. Voilà pourquoi je voudrais réitérer ma demande de pardon à ceux qui auraient été choqués par la mention des noms de certains hommes d’Etat ou politiques. J’ai estimé tout simplement qu’on ne peut pas effacer l’histoire, quels que puissent être nos sentiments personnels.
Merci d’avance pour votre patience et attention.
 
Fabien Gombo

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