Centrafrique : « … notre obsession, c’est que la renaissance de la démocratie réussisse en Centrafrique », déclare Eddy-Symphorien Kparékouti

En tant que président du P.U.R, vous n’avez cessé de prôner et faire la promotion de l’idée de rupture qui aujourd’hui est devenu le maître mot des nouvelles Autorités. Comment appréciez-vous, les premières actions du pouvoir de Bangui en ce moment ?


Eddy-Symphorien Kparékouti (ESK) : Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à ma modeste personne en me donnant chaque fois qu’il le faut, l’occasion de me prononcer sur des questions essentielles et existentielles de la vie politique de notre pays.


Le concept de rupture auquel vous faites allusion, dans votre question, est, en fait une émanation du peuple centrafricain dans sa grande majorité. Se fondant sur l’expérience qu’il a eue de la gestion de la chose publique depuis l’accession du pays à la souveraineté internationale, ce peuple a exigé avant et pendant la transition la rupture à tous les niveaux. Je dois dire que les Centrafricains n’étaient pas écoutés sinon compris par ceux qui, en ces temps là, avaient la lourde mission de conduire la destinée de ce pays. Vous et moi, sommes témoins de ce qui est arrivé.


C’est le contact permanent avec le peuple, ce peuple qui se bat, ce peuple qui souffre et se saigne pour vivre dans ce pays immensément riche que nous avons compris qu’il y a une exigence fondamentale que le peuple pose et cette exigence qui n’est pas perçue par beaucoup, c’est la rupture. Vous comprenez que le véritable promoteur du concept de rupture, c’est le peuple centrafricain. Nous nous sommes inscrit dans sa logique pour défendre cette idée qui scie avec la situation de notre pays qui n’a pas pu, en cinquante années, trouver le chemin du développement comme les autres pays de la sous-région avec lesquels on parlait d’égale à égale, il y a quelques décennies.


Nous sommes d’autant plus fiers aujourd’hui lorsque nous apprenons que la rupture est devenue le maître mot du nouveau régime. Mais, nous attendons plus que cela. Il faut la rupture dans la vision générale de conduire l’Etat, la rupture sur le système fondamental de gestion publique, la rupture dans les actes que posent les autorités, la rupture dans les paroles de nos dirigeants. C’est à ce prix que le nouveau régime réussira à impulser une nouvelle manière de voir, de faire et de gérer la chose publique. Je crois que les premiers actes sont teintés de la couleur de cette rupture qui n’est pas liée exclusivement aux hommes mais plutôt aux paroles et aux actes.


Nous parlons de rupture alors que le Chef de l’Etat a repris contact avec certains groupes armés. Comment appréciez-vous ces négociations insolites ?


Les pourparlers que le nouveau président de la République a engagés avec les leaders des groupes armés ne sont pas la négation de l’idée de rupture, ni la preuve d’une certaine continuité, ni le symbole d’un quelconque recul. Je pense que c’est un acte à saluer parce que le président Touadéra a hérité d’un pays qui compte un grand nombre de rébellions qui sont en fait des bombes à retardement pour la nation.


Peu importe l’interprétation que les uns et les autres peuvent faire de ce geste, Faustin Archange Touadéra qui a placé le DDRR comme la solution de sortie de crise sécuritaire, n’avait pas d’autre choix que d’écouter ceux qui symbolisent cette insécurité. Ce n’est pas le signe de faiblesse, ni de recul mais il a prouvé une grandeur d’esprit vis-à-vis de ces groupes armés. Comme dirait un penseur contemporain, « ce qui se fait pour moi sans moi est contre moi », comme le DDRR est fait par rapport aux groupes armés, il faudrait que la démarche soit consensuelle et participative.


Je pense que c’est la logique du nouveau chef d’Etat. Les contradictions qui ont suivi les premières rencontres sont normales car dans toute négociation, il y a ces genres de réalité mais ce n’est pas parce que c’est dur au début qu’il faut tomber dans le pessimisme bien au contraire, c’est le signe que la barque avance. Le mouvement se prouvant en marchant, comme l’a signifié Newton, Faustin Archange Touadéra, à mon avis, pose déjà bien les bases de la nouvelle marche républicaine pour laquelle le peuple l’a élu, c’est aux groupes armés de s’inscrire dans le mouvement qui à mon avis va être irréversible d’ici là. Mais au-delà, il faut savoir que le dialogue ne doit pas être une occasion de compensation ou de partage de gâteau plutôt un rassemblement des Centrafricains réunis sous l’arbre à palabre soucieux de discuter et régler les problèmes de la nation.


Aujourd’hui le peuple n’attend que la sécurité mais continuer à dialoguer alors que ces groupes armés continuent de maintenir l’insécurité dans le pays, n’est pas aller à contre courant de la volonté populaire ?


Il n’y aura jamais de paix miracle en Centrafrique. Cette paix doit être construite et entretenue par tous. La paix que le peuple centrafricain attend doit venir des cœurs, elle doit être la résultante d’une approche globale et d’un consensus national. Je pense que le nouveau président centrafricain ainsi que le peuple qui l’a élu, ne cherchent pas à installer une paix qui sort des canons. L’avantage dans le cas centrafricain, est que tous, groupes armés comme population civile, avons fait la triste expérience de la guerre qui n’a épargné personne. Aucun groupe armé ne peut aujourd’hui affirmer main sur le cœur qu’il est sorti vainqueur de la dernière crise. Dans ces conditions, tous avons désormais des prédispositions à construire la paix.


Le président Touadéra fait bien d’engager des discussions avec les groupes armés. Le peuple avisera au moment où certains déciderons de se mettre à l’écart de ce processus républicain. C’est à ce moment là qu’il faut envisager d’autres moyens. Aujourd’hui, Le Président de la République doit se donner le temps nécessaire pour donner à l’Etat les moyens d’imposer la paix, en cas d’éventualité que nous ne saurons souhaiter.


Le musulman Abdoul Karim Meckassoua est élu président de l’Assemblée Nationale face à des baobabs comme Martin Ziguélé et Anicet Georges Dologuelé. Êtes-vous satisfait par cette élection ?


Ce n’est pas un musulman qui est président de la nouvelle Assemblée Nationale mais c’est un Centrafricain, ceci est très important. Je pense que si nous prenons les choses du coté de la religion, nous n’aurons pas soutenu la renaissance de la démocratie en cours dans notre pays. Ceci étant, je pense que cette élection s’inscrit d’abord dans la dynamique de la renaissance de la démocratie acceptée par tous. En lieu et place du Conseil National de Transition et de son bureau qui n’étaient pas une émanation du peuple, nous avons désormais une Assemblée Nationale avec un bureau élu, bureau qui est présidé par Abdoul Karim Meckassoua.


Je ne fais pas de fixation sur la personnalité du président de cette nouvelle chambre. C’est tout un bureau que le peuple attend de voir à l’œuvre et non un individu, c’est la configuration de tout d’un bureau qui appelle analyse. Mais, vous savez tout comme moi que des soupçons d’argent ont émaillé l’élection du bureau de l’Assemblée Nationale. Si ces informations se confirmaient, c’est un mauvais départ parce qu’un parlement sinon un bureau élu par coup de billet de banque n’est pas défendable. Je suis surpris de savoir que d’anciens dignitaires aient choisi délibérément et au vu de tous, de porter cette nouvelle démocratie avec des espèces sonnantes et trébuchantes.


Il ne faut pas oublier que c’est avec son sang, ses sueurs et ses souffrances que le peuple centrafricain met aujourd’hui en place cette nouvelle démocratie mais, si nous n’avons pas tiré les leçons de ce qui s’est passé en 2011 où le régime plaçait les siens par coup de billet de banque malgré l’opposition populaire, on aura raté la mission fondamentale. Si c’est une question d’éducation ou d’école à laquelle appartiennent ceux qui sont en train d’utiliser l’argent pour détourner la démocratie de conviction que veut le peuple centrafricain, alors il faut briser cette école par tous les moyens.


Vous pensez que le bureau de l’Assemblée Nationale est élu grâce à l’argent ?


Je ne pense rien mais j’ai constaté que cela est écrit régulièrement dans la presse sans démenti formel de l’autre coté. Je réitère alors que si ces informations se confirmaient, c’est une école qu’il faut arrêter très vite parce qu’elle nous a déjà conduit au chaos dans le passé. Le président doit faire attention dans ces conditions parce que le peuple l’observe tout comme l’Assemblée Nationale et ceux qui la pilotent désormais.


Le PUR, votre parti n’a pas participé aux élections. Aujourd’hui, vous n’êtes pas représenté au parlement. Comment comptez-vous animer la scène politique dans les cinq prochaines années avec ce risque ?


Le PUR ne s’est pas présenté aux élections pour des raisons objectives que vous connaissez très bien. Je pense que cela ne sonne pas la disparition du PUR comme vous semblez l’imaginer. Nous avons de grands chantiers qui vont de la réorganisation de notre formation politique à l’implication dans les différents débats politiques en passant par des rencontres avec le peuple vers qui nous irons assez régulièrement. Ces chantiers là nous prendront du temps et surtout nous permettront de participer à l’animation de la vie politique à haut niveau.
Soyez sereins quant à la survie du PUR après ce processus électoral. Le PUR reste attentif, combatif et va apporter ce qu’il sait faire à la renaissance démocratique de ce pays. Nous en avons l’énergie et la vision.


Votre formation politique est prête pour s’impliquer dans la vie politique. Ayant soutenu Touadéra au second tour, est ce que vous préparez aussi à entrer dans l’équipe de la gestion du nouveau président ?


La rupture dans les paroles et dans les actes que nous prônons doit bien commencer par nous même. Ce n’est pas parce que j’ai soutenu le nouveau président que je dois être impliqué nécessairement dans la gestion directe de la chose publique. C’est possible mais ce n’est pas une obsession pour nous au PUR. Je crois l’avoir dit avec insistance, à l’heure actuelle, nous nous sommes donné la mission d’observer et on avisera. Il n’y a pas de course aux postes qui tienne au PUR, notre obsession, c’est que la renaissance de la démocratie en Centrafrique réussisse.

Interview parue dans le journal La Fraternité

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