Coopération : Pascal Bida Koyagbele, leader politique centrafricain se prononce sur les intérêts partagés avec la Russie

Kangbi-ndara.info/ Pascal Bida Koyagbele, homme politique et homme d’affaires centrafricain livre dans cet entretien sa perception de l’accord militaire entre la Russie et la Centrafrique signé depuis octobre 2017. Cet entretien révèle que ledit accord militaire est greffé à un partenariat l’économique que la Centrafrique est en cours de développer avec la Russie.

Kangbi-ndara (KN) : Pascal Bida Koyagbele bonjour. La Russie et la Centrafrique ont signé en octobre dernier un accord de coopération militaire et technique qui prévoit des livraisons d’armes et de matériels à la République Centrafricaine. Comment les Autorités Centrafricaines gèrent le dossier russe ?

Pascal Bida Koyagbele (PBK) : La population a très bien accueilli ce rapprochement dans le cadre d’une coopération militaire avec la Russie. Il y a aussi certains acteurs politiques dont moi-même qui ont aussi apprécié ce rapprochement avec la Russie, eu égard au fait que ce pays a une très grande expérience en terme de sécurisation, de pacification et de lutte contre le terrorisme.

C’est une aubaine pour nous d’avoir comme allié et comme partenaire, dans le cadre de la coopération militaire, la Russie qui a une forte expérience et qui a fait montre de sa capacité à neutraliser les terroristes sous d’autres cieux comme en Syrie et sur son propre sol.

Avant la Centrafrique, le Cameroun, l’Algérie, le Mali et le Sénégal ont tour à tour signé des accords de coopération militaire avec la Russie sans qu’il y ait malaise du côté français. Quelle est la particularité de l’accord russo-centrafricain ?

Je pense que c’est la particularité des relations que la France entretienne avec nous. Elle nous considère comme une vassale, elle nous considère comme sa chasse gardée c’est pour ça qu’elle réagit de la sorte.

Il est vrai que notre pays représente des enjeux géo-miniers et géostratégiques majeurs. Nous sommes au centre d’échiquier géopolitique africain et géostratégique. Nous sommes au cœur des enjeux et nous sommes le pays le plus riche que la France n’ait jamais colonisé. Ceci peut justifier cela. Elle nous a tant considéré comme sa chasse gardée et une réserve pour les générations françaises futures d’où cette réaction.

La France a du mal à se départir de cette approche néocoloniale. Elle pense pouvoir jouer à des territoires qu’elle peut exploiter comme elle l’entend. Maintenant les choses ont changé et le peuple centrafricain aspire à plus de liberté. A jouir de sa souveraineté mais aussi aspire fondamentalement au développement. Il aspire à s’ouvrir au monde pour pouvoir profiter des expériences d’autres acteurs.

On a compris depuis un bon bout de temps que la France n’est pas le centre du monde. Il y a d’autres pays dans le monde dont on doit se rapprocher, et c’est pour cela que la population a beaucoup apprécié ce rapprochement avec la Russie. Mais la France ne semble pas comprendre aujourd’hui contrairement à beaucoup de pays colonisateurs que tout peuple a droit à la liberté, au développement, au progrès et à la prospérité. Son attitude est dû au fait qu’elle n’arrive pas à comprendre que les temps ont changé.

Est-ce que ce rapprochement avec la Russie a aussi un côté économique ?

Oui bien-sûr, regardez aujourd’hui, il y a beaucoup d’opérateurs économiques russes qui se sont rapprochés des opérateurs économiques privés centrafricains. Il y a un partenariat privé-privé qui est en train de se développer entre les opérateurs et ceci est facilité par l’Etat russe.

Il faut aussi reconnaître aujourd’hui que les opérateurs économiques centrafricains ont été rapprochés par le milieu diplomatique russe pour savoir effectivement qu’est ce qui pouvait être fait dans le cadre de la coopération économique avec les opérateurs privés. Il y a des projets d’implantation de banques pour pouvoir donner des crédits aux opérateurs économiques privés. Ils ont été sensibles justement à ce vœu qui anime tous les opérateurs économiques centrafricains c’est-à-dire avoir accès aux crédits. Les opérateurs leur ont manifesté ce besoin et, tout de suite ils ont laissé entendre qu’ils vont tout faire pour que des institutions soient mises en place pour aider les opérateurs dans le cadre des banques privées.

Moi personnellement qui porte le projet de la mise en place de la banque agricole, aujourd’hui on nous a rapprochés de certaines institutions bancaires en Russie et de certains partenaires russes et aussi de l’Association des Paysans russes qui sont aujourd’hui disposés à nous aider à mettre en place cette banque agricole. Cette banque des paysans qui permettra de donner de crédits aux paysans et aux acteurs du monde agricole.

Mais dans d’autres segments d’activités, ils sont prêts à aider significativement, aujourd’hui nous avons été invités au forum économique et d’autres forums vont être mis en place dans ce cadre-là. Des forums économiques d’échange dans un cadre bilatéral entre la Russie et la Centrafrique, tout ça est en cours de préparation. Il y a même un forum agricole qui va être mis en place, je suis en train d’ailleurs de travailler là-dessus, entre la Russie et la Centrafrique pour voir dans quelle mesure on pourrait profiter de l’expérience de la révolution agricole russe entre guillemet mais aussi vous n’êtes pas sans savoir que la Russie produit les meilleurs tracteurs au monde. Et donc pour nous qui aspirons à une meilleure mécanisation de l’agriculture aujourd’hui, la Russie est un partenaire obligé, c’est une aubaine pour nous.

Ce qu’il y a de plus spécifique c’est que pour une fois, on a un pays qui ne s’intéresse pas, peut-être, qu’à nos ressources minières ou qui ne s’intéresse pas des relations avec nos autorités. Ils se rapprochent des acteurs privés et font tout pour aussi rapprocher leurs acteurs privés des nôtres pour qu’on puisse développer des deals et développer notre pays.

L’accord militaire entre la Russie et la Centrafrique représente-t-il seulement la partie visible de l’iceberg du fait que vous faites allusion à l’économie ?

De toutes les manières, ce serait ridicule de limiter les échanges avec la douzième puissance économique et la deuxième puissance militaire du monde uniquement à cette dimension militaire.

Sur le plan économique aussi elle peut beaucoup nous apporter, et vous n’êtes pas sans savoir que la Russie est membre des BRICS. Et dans ce cadre, ils ont mis en place une grande banque de développement. La Russie est un acteur majeur des BRICS et, ils peuvent significativement contribuer au développement des infrastructures. C’est leur vocation, et au financement d’un certain nombre de projets de développement. Ils ont un capital plus important que celui de la banque mondiale. Ils auront la capacité de pouvoir nous aider et aujourd’hui. J’ai cru comprendre que la Russie est même disposée lors du prochain sommet des BRICS à soumettre et proposer aux autres Etats d’implanter l’antenne francophone des BRICS en République centrafricaine. Donc vous voyez qu’on aura tout à gagner de cette relation, surtout sur le plan économique mais aussi sur le plan culturel et sur d’autres plans. On a tout à gagner dans les échanges multiples et multiformes.

L’agenda économique de cette coopération s’explique par la participation d’une délégation des opérateurs économiques centrafricains au Forum économique international de Saint Pétersbourg en Russie ?

Oui tout à fait mais ce n’est pas tout, il n’y a pas que ce forum, je veux dire des forums dans un cadre bilatéral.

Il y aura un forum de l’agriculture, nous travaillons là-dessus. Et un forum économique russo-centrafricain qui va être mis en place et il y a des acteurs économiques centrafricains qui s’attellent à ça en partenariat avec les autorités compétentes, le ministère du PME-PMI, le ministère de Commerce et le ministère de l’Economie et du Plan dans ce cadre. Mais il faut aussi reconnaître ce projet est porté par les opérateurs économiques privés.

Ce qu’il y a de bien c’est que les gouvernements de part et d’autre laissent les opérateurs économiques tisser des liens et ils encouragent même au développement de ces relations économiques. Ce qui n’est pas le cas de l’autre côté.

On a un partenaire traditionnel comme la France qui rechigne depuis à inciter ses opérateurs à venir investir ici. Nous avions organisé un forum dernièrement, il n’y avait aucun opérateur économique français qui a daigné faire le déplacement, alors qu’aujourd’hui, ces partenaires-là sont prêts à investissent pour des échanges économiques et d’expériences sur le plan industriel. Ils sont prêts à nous faire part de leur expérience en ce sens.

Le Président français Emmanuel Macron a donné sa chance à la République Centrafricaine en l’orientant vers la Russie pour des réponses uniquement  aux besoins de Défense. La France tend la main et la Centrafrique saisie le bras entier, c’est bien cela ?

Moi je ne vois pas les choses comme ça. D’abord ce n’est pas la France qui nous donne la chance de quoi que ce soit ici. C’est nous qui nous donnons notre chance, c’est la première des choses et c’est Dieu aussi qui nous donne notre chance. Une opportunité nous a été donnée par Dieu, je dirais plutôt.

Ce rapprochement tant souhaité par quelqu’un comme moi, dont vous connaissez les affinités idéologiques avec le monde de gauche, le gauchiste que je suis ne peut qu’apprécier ce rapprochement. Donc Macron n’y ait pour rien ! Bon il a suggéré, après nous avons un Etat comme la Russie qui a compris qu’il ne fallait pas nous négliger, qu’il fallait absolument développer un partenariat pour sécuriser notre pays, vu les enjeux que nous représentions.

La Russie se soucie du développement de notre pays. Je suis allé dans des pays qui ont été soutenus par la Russie. Croyez-moi la coopération avec la Russie a été plus bénéfique pour ces pays-là que notre coopération avec la France. Le Vietnam en 1975 a un PIB inférieur au nôtre. Aujourd’hui le Vietnam a un PIB qui est quasiment cent fois supérieur au nôtre. Ils ont développé leur coopération avec la Russie et la Chine ; regardez ce que ça donné aujourd’hui. Depuis notre coopération avec la France  vous voyez ce que cela donne, vous voyez dans quel état notre pays est, ne parlons même pas des questions de sécurité.

Je suis allé aussi à Cuba, sur le plan économique et social, sur le plan économique le Cuba, qu’on se le dise, a un PIB à peu près de 70 milliards de dollars alors que nous avons un PIB de 2 milliards de dollars. Le Cuba n’a quasiment rien, il n’est pas aussi riche que nous mais, sa coopération avec la Russie lui a été profitable, il a pu s’épanouir. Je peux vous citer une litanie d’exemple en Afrique,  l’Angola qui a aussi bénéficié de sa coopération avec la Russie qui lui a permis de sécuriser en partie son territoire mais aussi beaucoup de pays d’Afrique ont bénéficié du soutien de la Russie. Dans la lutte pour les indépendances, la Russie a beaucoup apporté dans l’émancipation des pays d’Afrique. Je pense qu’il faille apprécier cela du moment que la Russie n’a pas de passé coloniale comme certains. La coopération avec la Russie a été beaucoup plus bénéfique que nous avec la France.

Et la France est-elle écartée ?

Il y a de la place pour tout le monde. Il y a de la place pour tous ceux qui veulent travailler avec nous, qui veulent nous aider à nous développer. Il n’y a plus de place pour les colons ou les néo-colons. Il y a de la place pour les vrais partenaires qui seraient disposés réellement à développer une relation gagnant-gagnant.

Aujourd’hui il faut que la France comprenne que le monde a changé, le néo-colonialisme c’est fini, la France-Afrique c’est fini. On en veut plus, on veut développer des relations gagnant-gagnant avec nos partenaires. C’est eux qui ont négligé ce pays-là, d’autres viennent et sont conscients de tout ce que nous représentions et sont prêts réellement à développer des deals avec nous. Donc il y a de la place pour tous ceux qui sont prêts à développer des deals avec nous pour que nous puissions nous développer.

Pascal Bida Koyagbele, merci.

C’est moi qui vous remercie

 

 

Propos recueillis par Johnny Yannick Nalimo




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