« Nous disons sans réserve que ces élections sont précipitées et portent le risque d’une perpétuation de la crise », Alfred Poloko dixit

kangbi-ndara.info/ L'Accord politique qui avait été signé par la Concertation élargie des partis politiques, associations politiques et personnalités politiques indépendantes pour régir la transition au-delà du 30 décembre 2015, a tellement fait jaser. On l'a considéré de l'autre côté comme "un non-évènement" ou encore un "coup d'Etat constitutionnel". Certains ont juré la main sur le coeur comme des enfants de coeur qu'il faut absolument aller aux élections même en enjambant des cadavres. Peu importe, nous y sommes et le futur tout proche donnera raison à certains et coulera au pilori d'autres. Alfred Poloko, personnalité politique indépendante, signataire de cet Accord politique nous livre ses impressions. Interview!
 

Kangbi-ndara.info: Pourquoi un Accord politique pour une nouvelle transition alors que la machine est mise en marche pour aller coûte que coûte aux élections en décembre. N'est-ce pas là un coup d'épée dans l'eau ?

Alfred Poloko: D'abord un constat: Comme vous et comme beaucoup d'autres centrafricains lucides et responsables  je trouve très étrange la détermination de certains à pousser les centrafricains à aller vaille que vaille aux élections avant la fin de l'année 2015, malgré les contraintes legales imposées par le code électoral et surtout l'aggravation de la situation sécuritaire à Bangui et dans l'arrière pays depuis bientôt deux mois. Tout laisse penser qu'un tel processus ne peux garantir des élections libres, transparentes crédibles et apaisées,dans ce contexte de sortie de crise, particulièrement sensible dans lequel nous sommes.

C'est pour éviter à notre pays de perpétuer cette crise fratricide dont beaucoup de centrafricains connaissent désormais les vraies raisons qui n'ont rien de confessionnelles ,que les forces vives de la nation se sont retrouvées pour signer cet accord politique qui consacre notre détermination à reprendre en main ,le cours de notre destin. Beaucoup de nos compatriotes sont outrés de ce que la RCA est l'un des rares pays au monde dont le destin  est régulièrement défini par les autres à l'étranger , mais jamais par son peuple lui même. La pire des erreurs serait de sous-estimer l'importance d'une telle prise de conscience suivi de la mobilisation des forces vives de la nation.

En quoi une troisième transition telle que préconisée par les Forces vives est-elle nécessaire ?

Après l'ultime prorogation de l'actuelle transition par les Chefs d'Etats de la CEEAC ,jusqu'au 30 décembre 2015, seul un accord politique permettra de fonder en droit le nouveau cadre institutionnel nécessaire à la gouvernance de notre pays, au rétablissement de la sécurité et à l'organisation régulière des prochaines élections. Comment doit-on appeler cette nouvelle séquence qui va commencer après le 30 décembre ?

Admettons que le processus électoral même bancal aboutisse à l'organisation des scrutins. Que feriez-vous ?

Nous ne voulons pas d'élections Bancales parcequ'il est encore possible de bien faire les choses. Nous voulons simplement  tout  mettre en œuvre pour que l'histoire ne bégaie une troisième fois dans notre pays. Hegel disait je cite "Lorsque l'histoire se répète une première fois elle est tragique. Mais lorsqu'elle se répète une seconde fois elle devient comique". Dans le cas de la RCA, notamment en matiere électorale, l'histoire s'est dejà répétée  2 fois. Nous avons au moins le souvenir des élections présidentielles de 1999 et de 2011 dont beaucoup s'accordent à dire qu'elles ne s'étaient pas très bien organisées et qu'elles seraient même les principales causes des coups d'Etat de 2003 et de 2013. Comme nous aimons notre pays, nous mettrons tout en œuvre pour lui éviter le chaos.

La concertation élargie des plateformes politiques, partis, associations politiques et personnalités politiques indépendantes a décidé de saisir le Conseil d’État aux fins de l'annulation des décrets convoquant le corps électoral pour le référendum et les élections. Que se passera-t-il si vous n'obtenez pas gain de cause ?

Et que se passerait-il si nous obtenons gain de cause? Ces décrets sont entachés d'irrégularités en la forme et au fond.

– Ils n'ont pas été pris en conseil des ministres comme le prévoit les articles 118 et 163 du code électoral;
– Ils convoquent un corps électoral inexistant puisque l'enrôlement se poursuit;
– Ils ont provoqué un affichage successif et non simultané des listes électorales sur le territoire national et à l'étranger ….
Toutes ces fautes graves sont le résultat de la précipitation et surtout des influences de tous ordres régulièrement dénoncées par les membres de l'ANE. Il ne faut jamais rabattre les paupières sur une abeille. Je rappelle simplement que le President ainsi que le vice Président de l'ANE ont par patriotisme, honneur et dignité, démissionné à cause des multiples et multiformes influences  politiques exercées sur eux. Ces 2  démissions sont remplies de messages  patriotiques .Malheureusement elles ont été présentées par certains comme un non événement .Je suis triste pour notre pays même si j'ai confiance en l'avenir.
Que répondez-vous à ceux qui disent que ce sont des candidats qui n'ont pas d'argent pour battre campagne qui soutiennent la thèse d'une 3e transition ?
C'est de la mauvaise polémique.Si des efforts ont été faits par les acteurs de l'actuel transition,tout le monde s'accorde à dire que beaucoup reste à faire avant d'aller aux élections.
– la mise en œuvre du pré DDR et de nouvelles mesures de confiance en vue de ramener la sécurité dans notre pays,
-la réconciliation des centrafricains,
– la mise  en application du DDRR,
-la mise sur pied d'une armée nationale,
-La mise en place des  fondamentaux de notre économie
….et enfin l'organisation d'élections crédibles, inclusives, transparentes et apaisées.
C'est un piège très dangereux que de faire hériter au prochain gouvernement, l'épineux dossier sécuritaire qui risque de plomber la mise en œuvre  en 5 ans, du programme de développement pour lequel il a été élu.

Un Diplomate en poste à Bangui a exprimé son étonnement de voir que vous, acteurs politiques, adoptez la même logique des groupes armés qui refusent d'aller aux urnes conformément au chronogramme publié par l'ANE. Qu'en dites-vous ?
C'est un mauvais procès qu'on nous fait. Nous disons sans réserve que ces élections sont précipitées et portent le risque d'une perpétuation de la crise dans notre pays.Et nous ne sommes pas les seuls à le penser.

Un des dignes fils de notre pays ,qui n'est pas membre de notre concertation, très haut cadre dans une Organisation internationale,candidat déclaré depuis plusieurs mois à l'élection présidentielle vient de retirer sa candidature à cette élection qu'il qualifie déjà de mascarade électorale en préparation .
Excusez moi monsieur Thibaud Lusueur, analyste de l'International Crisis Group pour l'Afrique Centrale est plus précis   Je le cite "il est essentiel de procéder aux désarmements avant une élection".

Dans le même ordre d'idée, le cadre de concertation vient d'exprimer ses vives inquiétudes face à l'aggravation de la situation sécuritaire dans notre pays alors que dans le même temps nous nous préparons à aller aux élections. Sur sa demande ,la plateforme religieuse dont les ramifications couvrent toute la RCA,est venue partager avec la cheffe de l'Etat ses vives préoccupations face à l'insécurité grandissante dans notre pays à la veille de ces consultations électorales souhaitées par tous.
Il y'a quelques jours,le conseil National de transition , par la voix de son Président ,et par delà les mêmes inquiétudes , a formulé des propositions  en vue d'enrichir la réflexion sur les pistes d'une solution durable à la crise centrafricaine.

Je viens de lire Roland Marshall ,chercheur au CNRS, spécialiste de la Centrafrique qui vient de déclarer que des élections organisées en centrafrique dans les circonstances actuelles, seront assimilables "à une  descente aux enfers".

Monsieur le journaliste, tous ceux que je viens de citer ne sont pas des Nairobistes, ni moins encore les bourreaux  du peuple centrafricain. Moi qui vous parle je ne suis pas un Nairobiste non plus mais je m'estime interpellé par cette sortie de crise. Evitons de faire passer le thermomètre pour responsable de la forte fièvre , ou encore, de  tenir  le météorologiste responsable de l'ouragan. Vous savez,la vérité est têtue. Et nous parlons de notre pays, c'est à dire de la seule chose que nous avons en commun et dont nous sommes collectivement responsables du devenir.

Comme vous le constatez  c'est depuis plusieurs mois  que nous tirons la sonnette d'alarme dans l'espoir d'infléchir les ardeurs des defenseurs du dangereux processus électoral en perspective.Malheureusement ces derniers semblent bien détermines à aller jusqu'au bout.  J'en conclue que " aller aux élections surtout presidentielles dans les conditions actuelles , en méprisant les graves contraintes sécuritaires actuelles,c'est prendre le risque de se faire couper les cheveux dans l'obscurité et c'est en même temps avoir accepté  de sacrifier ses oreilles".

Le rôle de l'élite c'est de prévoir,c'est d'anticiper ,c'est d'alerter ,c'est d'éclairer. Il est une exigence en politique que d'égrainer préalablement les conséquences d'une action avant de l'engager.Cette carence est récurrente dans l'histoire politique de notre pays. Je préfère me tromper en tirant la sonnette d'alarme maintenant, plutôt que d'avoir raison après un processus électoral précipité, motivé par des contingences exogènes, qui malheureusement aura conduit notre pays dans le chaos.

 

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