Panel sur le VIH/SIDA à New York : intervention de Catherine Samba-Panza ancienne Présidente de Centrafrique

New York – 07 Juin  2016

Monsieur le Directeur Exécutif de l’ONUSIDA et Secrétaire Général Adjoint des Nations Unies,

Ma Chère sœur Zeinab Bangura, Représentante Spéciale du Secrétaire Général Des Nations Unies sur les violences sexuelles,

Monsieur  le Sous-Secrétaire Général des Nations Unies chargé des Opérations de Maintien de la Paix,

Madame la Modératrice ,

Mesdames et Messieurs les panélistes,

Distingués  invités,

 

IMGbbbJe voudrais, à l’entame de mes propos, remercier mon frère Michel SIDIBE, Directeur Exécutif de l’ONUSIDA, pour le soutien constant qu’il m’a apporté durant la Transition et lui dire combien je suis honorée d’être  présente parmi vous ce matin.

Mon pays, la République Centrafricaine, vient effectivement de traverser une série de graves crises politico-militaires ayant engendré une crise sanitaire et humanitaire aigüe qui a occasionné des  conséquences multidimensionnelles sur la population en général, et sur les adolescents et les jeunes filles en particulier.

L’impact de cette  crise sur le système sanitaire et la réponse au VIH/Sida reste déplorable. Cette crise a aggrave une situation sanitaire déjà précaire, notamment en ce qui concerne le VIH/SIDA. Avant  cette  crise,  la prévalence du VIH en Centrafrique était déjà de 4,9% chez les adultes de 15 à 49 ans, les femmes étant deux fois plus touchées (6,3%) que les hommes (3,0%). Selon les
mêmes données, la prévalence de l’infection  chez les jeunes de 14 à 24 ans est de 2,8%  (4,2 chez les filles et 0 ,7 chez les garçons) soit  un ratio de 6 filles pour 1 garçon. Quoique  ces données datent de de 2010, le pays n’a hélas pas pu mener d’autre enquête fiable au niveau national eu égard à la détérioration de la situation sécuritaire.

Avec la crise, près du tiers de l’infrastructure sanitaire a été soit détruit ou pillé, soit illégalement occupé par les groupes armés, réduisant l’offre des services de prévention, de soins, de traitement et d’appui. Cette situation a eu comme conséquence une déperdition importante des personnes sous ARV. En effet, près de 4130 PVVIH sous traitement ARV avaient été déclarées perdues de vues dont 1300 à Bangui. En outre,  ce contexte  a aggravé la vulnérabilité des femmes, des filles, des adolescents, des jeunes et d’enfants qui ont été victimes d’abus multiformes.

Excellences, Mesdames et Messieurs,  il est impérieux de souligner que l’impact néfaste des dernières crises pour cette population se mesure en termes de violences et d’abus sexuels perpétrés sur la population centrafricaine,  ayant des conséquences graves sur le plan physique, psychologique, social et sanitaire. Les données collectées sur la prise en charge des violences basées sur le genre (VBG) dans ces situations humanitaires graves dénotent de l’ampleur et de la gravité du phénomène.

De janvier à octobre 2015, les données sur les Violences Basées sur le Genre (VBG) dans 45 sous-préfectures du pays et 08 arrondissements de Bangui attestent  de 60 208 incidents répartis comme suit :

  • 17 434 cas d’agression sexuelle ;
  • 12 366 cas de viol ;
  • 11 015 cas de violence psychologique/émotionnelle ;
  • 3 826 cas de déni des ressources, d’opportunité ou de service ;
  • 8 937 cas d’agression physique ;
  • 6 630 cas de mariage forcé.

IM

Cette situation  préoccupante a été engendrée par une quasi vacuité de l’Etat au niveau décentralisé mais favorisée par la précarité des  conditions de vie  de la population avec près de 2,5 millions de Personnes Déplacées Internes (PDI) en besoin d’assistance humanitaires et environ 600.000 personnes réfugiées dans les pays voisins. Les familles ont été rendues très vulnérables par un degré de paupérisation extrême au plus fort de la crise poussant cette frange de la population, notamment les jeunes filles, à adopter des comportements à risque frôlant l’humiliation et les exposant à toute forme d’exploitation.

Toutefois, malgré ce contexte humanitaire particulièrement difficile, certaines dispositions existantes ont été renforcées  et des actions spécifiques prises pour  la protection et la promotion des droits des enfants et adolescents.

En effet, face à cette situation d’urgence humanitaire et sanitaire, j’ai tout de suite inscrit parmi les quatre piliers prioritaires de la Feuille de route de mon Gouvernement une réponse intégrée sécuritaire, humanitaire et sanitaire forte. La mobilisation et la coordination de toutes les interventions et ressources ont été immédiatement enclenchées par les départements sectoriels compétents, avec l’accompagnement renforcé de nos partenaires bi et multilatéraux, des organisations non gouvernementales et des communautés concernées.

Les consultations populaires à la base dans toutes les préfectures du pays ont été une belle opportunité pour le Gouvernement et ses partenaires de disposer, entre autre,  d’informations pertinentes sur le phénomène des violences perpétrées et d’en prendre les mesures appropriées.

Simultanément, l’enclenchement du système d’information pour la collecte de données sur les violences basées sur le genre (GBVIMS) dans les situations humanitaires nous a permis de mesurer de manière rigoureuse l’ampleur et la gravité du phénomène aux conséquences incommensurables. 

Une enquête rapide sur la disponibilité des ressources et des services en matière de santé a aussi permis de cerner l’impact sanitaire de la crise, y compris le VIH.

Des plans d’urgence et de contingence Gouvernement-Partenaires ont été mis en œuvre, non seulement pour le rétablissement de la sécurité et la lutte contre l’impunité afin de réduire ces violences de toute sorte, mais aussi pour la prévention de nouvelles infections par le VIH, la prise en charge thérapeutique de nouveaux malades du Sida, ainsi que la remise sous traitement antirétroviral de 2109 malades perdus de vue ou ayant abandonné leur traitement du fait de la crise pour la ville de Bangui  et ses environs avec l’appui de l’ONUSIDA. De même, de nombreux enfants soldats ont été démobilisés.

C’est ici le lieu de souligner et de saluer l’engagement des organisations communautaires et de la société civile dans ces diverses actions. Les ONG   et autres activistes de la lutte contre les violences basées sur le genre et les leaders communautaires se sont pleinement impliquées dans les actions de sensibilisations et aux actions d'éducation de masses sur les violences basées sur le genre et leurs conséquences.

En coordination avec le gouvernement, le CNSL et ONUSIDA, la contractualisation des prestations des services avec certaines ONGs (Association Nationale des Jeunes Femmes en Action contre le Sida), Réseau des PVVIH (RECAPEV), Croix Rouge Centrafricaine, Association des Femmes Juristes de Centrafrique etc…),  a notamment permis :

  • La sensibilisation des communautés à fréquenter les services de soins pour le VIH, la Tuberculose et de la prévention de la transmission mère-enfant ;
  • Une campagne de dépistage volontaire ;
  • L’écoute, le conseil et la prise en charge des femmes et jeunes filles victimes de viol ;
  • La sensibilisation des jeunes, des hommes en uniformes, des femmes, des DPI contre le VIH;
  • La distribution des kits alimentaires aux PVVIH et aux OEV ;
  • Le monitorage des abus et cas de viol ;
  • L’accompagnement des victimes survivantes de cas de viol pour une réparation.

Quoique nous ayons essayé d’apporter au mieux une réponse aux conséquences de la crise centrafricaine que je viens d’évoquer, il n’est pas aisé d’offrir aux groupes vulnérables, dans ces contextes de conflits armés et d’urgence humanitaire, les mécanismesefficaces de protection contre les différentes formes de violations, du fait de certaines contraintes et difficultés : volatilité de la situation sécuritaire limitant l’accès aux structures de soins, déficit en appui technique extérieur à cause de la restriction d’entrée des expertises liée à l’insécurité, absence de personnel qualifié en VIH et situation humanitaire, insuffisance de ressources financières adéquates, non intégration de la réponse au VIH/SIDA dans les interventions urgentes des divers partenaires, problèmes de logistiques…

Il n’est cependant pas vain de rappeler qu’en réponses aux graves violations des droits humains,  un outil pertinent  a été mis en place pour engager une lutte implacable contre l’impunité : Il s’agit de la Cour Pénale Spéciale de la République centrafricaine, créée depuis une année, plus exactement le 03 juin 2015. L’opérationnalisation rapide de cette Cour est aujourd’hui une urgente priorité pour que, non seulement justice soit rendue, mais aussi pour permettre la reconstruction des victimes. C’est pourquoi je saisis cette occasion pour lancer un appel à la mobilisation de tous autour de cette importante initiative.

Mesdames et Messieurs, nous avons conscience que l’action des Forces Internationales dans le rétablissement de la sécurité demeure déterminante dans les contextes de chaos. Cependant, tout en agissant pour sauver des vies, les troupes qui servent sous le drapeau de l’ONU doivent respecter les principes cardinaux de l’ONU.

C’est pourquoi, je plaide pour que les cas d’actes d’exploitation et d’abus sexuels sur des filles et des jeunes garçons ayant défrayé la chronique ces derniers mois, reçoivent des réponses appropriées. Mais cette question doit également être examinée sous un angle plus vaste, celui de la pauvreté et du désespoir qui créent un environnement propice à l’exploitation et aux abus sexuels. Il est en effet regrettable que des femmes et des enfants vulnérables n’aient pas d’autres choix que de se livrer à des actes humiliants pour survivre.

Dans ce contexte, il est primordial de renforcer le programme de formation des  forces de maintien de la paix et agents d’application de lois sur les droits de l’homme, le VIH et la protection des  personnes vulnérables avant leur déploiement sur le terrain.

Mesdames et Messieurs,

La communauté internationale et les Gouvernements des pays se sont tous engagés à travers des résolutions et déclarations pour assurer la protection  et réduire significativement la vulnérabilité des personnes face à l’épidémie du VIH, particulièrement dans les contextes de crise humanitaire. 

Les présentes assises me donnent l’opportunité de saluer l’adoption de la Résolution 1983, plus  particulièrement dans ses articles (4, 5, 6, 7,8) dont la mise en œuvre constitue un pas dans l’engagement de la communauté Internationale. Je voudrais réitérer mon souhait de renforcer la mise en œuvre de cette résolution par la mise à disposition des ressources et moyens nécessaires en vue de contribuer à la réponse du SIDA en général et dans le contexte humanitaire en particulier.

Certes, malgré quelques  avancées, il reste encore beaucoup à faire pour permettre l’atteinte des objectifs assignés.

Sur ce,  je voudrais  formuler les recommandations suivantes :

  1. Une évaluation rigoureuse de l’effectivité de l’application des résolutions existantes, relatives au droit humanitaire,  aux droits de la femme, des adolescents et des enfants, avec un accent particulier pour les pays en conflit;

    • Veiller à une application rigoureuse des dispositions de laRésolutions 1983dans les pays en conflit
    •  
  2.  

 Veiller au renforcement de la transparence et de la collaboration entre toutes les parties concernées par la gestion des violations des droits humains en contexte de conflits ;

  1. Accroitre la priorité à la dimension VIH et sida en situation de crise humanitaire à travers : (i) l’intégration des droits humains et genre dans les programmes nationaux de lutte contre le VIH/sida ;le renforcementdu leadership national sur le volet des droits humains ; (ii) lamise en place d’un Observatoire des violences basées sur le genre  ; (iii) le renforcement de la participation des acteurs de la société civile et des leaders communautaires dans la réponse aux violences basées sur le genre; (iv) le renforcement des services de prise en charge des victimes des violences basées sur le genre.

Je ne saurai terminer mon propos sans lancer un vibrant appel à la communauté des donateurs pour que des ressources conséquentes soient mises à la disposition des institutions compétentes pour lutter efficacement contre la pandémie du VIH notamment  en ce qui concerne les programmes d’assistance humanitaire au profit des groupes vulnérables  dans les pays en conflits ou en post-conflit .

Je plaide pour un monde meilleur soucieux de la protection des droits humains de tous. 

Je vous remercie  pour votre  bienveillante attention et me tiens à votre disposition pour répondre à vos questions.

 

 

 

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