L’antagonisme entre chrétiens et musulmans par Jérémie Doui Wawaye

Depuis la fondation de la RCA, en 1958, les membres des groupes religieux vivaient en symbiose relative. Le principe de la laïcité préside au respect des religions : tout Centrafricain était libre d’adhérer à la religion de son choix ; personnen’est forcé à opter pour telle ou telle religion. La population centrafricaine comprend de très nombreux chrétiens, avec une minoritéde musulmans.

268565_188320447977494_400141317_nLa population musulmane n’ajamais subi de persécution généralisée, pas plus que la population chrétienne d’ailleurs. Les deux groupes étaient représentés dans les instances politiques, tant à l’Assemblée Nationale que dans le gouvernement, mais de façon inégalitaire. Entre les années 1998 et 2000, pendant la gouvernance d’Ange Félix Patassé, celui-ci a créé un département ministériel chargé des relations avec le monde arabe.Chrétiens et musulmans concevaient leur relation en termes de parenté car, dans une même famille chrétienne,il pouvait arriver qu’un membre se convertisse à l’islam. On trouvait donc des musulmans au service des chrétiens et des chrétiens au service des musulmans, même si l’islamisation était morale, rampante, et pouvait se manifester de plusieurs manières. Par exemple, il y avait obligation de se convertir à l’islam pour épouser un musulman ou une musulmane comme c’est toujours dans l’islam en général. Cependant, on notedes inégalités dans les modes de vie.

Les musulmans sont peu scolarisés, ils pratiquent beaucoup plus le négoce et sont davantage investisdans le traficd’or, de diamants, d’ivoire et de cocaïne, trafics cependant cautionnés par les chrétiens au pouvoir. Tout ceci confère aux musulmans un pouvoir économique, tandis que les chrétiens sont plus représentés dans les administrations et occupent la quasi totalité de l’instance politique. De ce fait, le musulman est sous-estimé et relégué au second rang de la société centrafricaine. Par ailleurs, pour un Centrafricain de souche, un musulman est un étranger, un occupant qui, grâce à son commerce et son pouvoir économique, cherche toujours à conquérir de l’espace en Centrafrique. Et l'Islam est perçue comme une religion qui cultive la violence. Beaucoup de préjugés et de méfiances ponctuent depuis longtemps les relations entre chrétiens et musulmans et l’avènement de la seleka n'a fait que les renforcer.

À Bangui, avant cette rébellion, des incidents entre les deux communautés se produisaient au moins une fois l’an. L’avènement de la seleka, en 2012, jusqu’à sa prise du pouvoir par la force, le 24 mars 2013,a donc été l’occasion pour les musulmans de s’affirmer sur la scène politique centrafricaine. Leur arrivée au pouvoir a provoqué l’euphorie, certes éphémère, dans la couche musulmane, car la gestion du pouvoir a ses réalités, surtout dans un contexte de crise. Le Président de transition, musulman et autoproclamé,a procédé à des nominations de « complaisance » de ses pairs musulmans à des postes de responsabilité,pour récompenser généraux et colonels auto-proclamés de la seleka, sans considération de compétence. Le Président de la Transition a procédé à des nominations de Ministres et à des nominations massives de personnalités politiques et de hauts fonctionnaires, sans consultation du Premier Ministre, chrétien et lettré, dont le poste n’avait aucun intérêt à ses yeux. Certains ministres,qui ne parlent pas le français, ne peuvent pas représenter la RCA à l’extérieur. En 10 mois au pouvoir, un seul Conseil desMinistres s’est tenu juste après la nomination des membres du Gouvernement, présidé personnellement par le Président. Après cela, il n’a plus jamais présidé unConseil des Ministres.Il n’est donc pas surprenant qu’aucun compte rendu de Conseil des Ministres n’ait jamais été publié pour informer lepeuple de ce que fait le gouvernement. C’est l’incompétence des musulmans au pouvoir que la RCA doit de s’être enlisée davantage dans la crise. Or, c’est pendant une crise qu’on devrait reconnaître l’efficacité d’un gouvernement.

La gestion chaotique des musulmans a suscité des vives réactions de la part des chrétiens qui rechignent à voir la RCA gérée par des incompétents. En réalité, il faut avoir le courage de le dire qu’on ne se tue pas en RCA pour défendre la foi, chrétienne et ou musulmane, mais on se bat pour soit conserver le pouvoir soit pour le conquérir. Se drapant sous le prétexte conflit interreligieux, il s’agit d’une manipulation, voire d’une instrumentalisation,car les politiques ont voulu donner à ce conflit une coloration interreligieuse, soit parce qu’ils étaient de ceux qui ont été évincés du pouvoir, soit de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir.

Quant auxantibalaka, ce ne sont pas vraiment des chrétiens, mais plutôt une coalition de milices d’auto-défense dans les villages pour faire face aux exactions de la seleka. Les responsables des milices antibalakane sont pas des leaders religieux ;aucun pasteur protestant, ni aucun prêtre catholique ne s’est impliqué dans les exactions. Quelques régiments de l’armée de François Bozizé ont intégré ces milices villageoises. Au soulèvement des milices antibalaka,la réaction de la seleka, alors au pouvoir, a été des exactions sans qualification, allant, pour certains hauts dignitaires musulmans à l’instar de Habacar Sabone, jusqu’à proposer la scission de la RCA. Au Nord pourraient vivre les musulmans et au Sud les chrétiens. C’est donc un conflit d’intérêt à coloration religieuse. S’ila été bref, le passage des musulmans au pouvoira entraîné la RCA dans un chaos sans précédent. Il faut donc s’atteler aujourd’hui à une reprise de relation normale entre chrétiens et musulmans.

L’antagonisme entre chrétiens et musulmans est une histoire ancienne. Leurs relationsont toujours suscité une polémique difficile à comprendre et à cerner. Les chrétiens considéraient les musulmans comme une menace grave à la stabilité de la RCA. Et les musulmans n’appréciaient pas le mépris des chrétiens à leur égard. Comment donc aujourd’hui organiser une réconciliation entre ces deux groupes religieux ? La réconciliation est une des exigences fondamentales à l’issue de la crise en RCA. C’est de la responsabilité des chefs des églises et les chefs de mosquées de s’engager afin debien vouloir toucher les cœurs de leurs fidèles respectifs. C’est en quelque sorte une « libre contrainte » qui doit être comprise comme une manière d’initier un mouvement de fraternisation. Le mieux serait de chercher à réduire l’intolérance dans les deux parties. La religion devrait donc jouer un rôle central dansla résolution de la crise. Pourtant, cette dimension est restée relativement peu abordée et envisagée à l’heure actuelle, au profit des tractations politiques.

L’apport de la dimension religieuse dans le processus de résolution de crise serait d’éclairer les esprits et renforcer les capacités des acteurs de la crise centrafricaine dans la recherche de la réconciliation. Les leaders religieux pourraient organiser un forum qui inviterait politiques et représentants des deuxreligions, afin de circonscrire la situation périlleuse qui sévit en RCA, et y faire face. Les leaders religieux pourraient ainsi participer à l’identification des intérêts communs à tous les Centrafricains, la poursuite d’intérêts communs étant le seul moyen de résoudre la crise qui déchire la RCA.

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